Pendant un siècle, le Perito Moreno a avancé jusqu'à barrer un lac, puis rompu sa propre voûte de glace.
Il se dresse en Argentine, dans le parc national Los Glaciares, à quatre-vingts kilomètres d'El Calafate. Trente kilomètres de long, un front de cinq kilomètres qui domine le lac Argentino d'une soixantaine de mètres, et trois façons de l'approcher selon le temps et l'effort que vous voulez y consacrer.
Sa réputation tient aussi à une phrase répétée depuis vingt ans, et devenue fausse : celle du glacier qui résisterait au réchauffement. Le mécanisme et l'état réel méritent d'être repris tous les deux, avant de choisir comment l'approcher lors d'une croisière en Patagonie.
Où se trouve le Perito Moreno ?
Le Perito Moreno se trouve en Argentine, dans la province de Santa Cruz, à l'intérieur du parc national Los Glaciares, inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1981.
La confusion avec le Chili est fréquente. Le glacier descend du champ de glace Sud de Patagonie, une calotte que les deux pays se partagent, et il n'en est qu'une langue parmi des dizaines d'autres.

Sa porte d'entrée s'appelle El Calafate, sur la rive du lac Argentino. Le front se dresse à quatre-vingts kilomètres de là, face à une avancée de terre qui joue un rôle décisif dans son histoire, la péninsule de Magellan.
Le nom se porte ailleurs dans la province : une ville, au nord, et un autre parc national, que le tourisme provincial prend soin de distinguer du glacier. Tous renvoient au même homme.
La Patagonie se partage entre deux pays, et les frontières y suivent la ligne des glaces.
Taille du Perito Moreno : 30 km de long, 700 m de glace
Cinq mesures situent le glacier.
Mesure | Valeur | Le repère |
|---|---|---|
Longueur | 30 km | Valeur de l'Union internationale des sciences géologiques |
Largeur du front | 5 km | Concordant, et réparti sur trois secteurs de vêlage, là où la glace se détache |
Hauteur au-dessus du lac | 60 à 75 m | Les sources divergent, voir plus bas |
Superficie | 250 à 259 km² | Les sources divergent ; environ deux fois et demie Paris |
Épaisseur maximale | 703 m ± 35 | Mesure sismique, recoupée au radar en 2022 |
Retenez la dernière ligne plutôt que la première. La muraille d'une soixantaine de mètres qui impressionne depuis les passerelles n'est que le bord aminci d'une masse qui atteint 703 mètres d'épaisseur en son point le plus profond. Un chiffre relevé au sismique en 1996 et revérifié en 2022 par un radar héliporté.
Sur la hauteur du front, en revanche, les sources ne s'accordent pas : l'Union internationale des sciences géologiques annonce des parois allant « jusqu'à 60 mètres ». D''autres relevés montent jusqu'à 75.
Les photographies donnent l'impression d'une muraille unique. Le front ne se déploie pourtant pas d'un seul tenant, et se lit en trois secteurs :
le canal de los Témpanos, au nord
le contact avec la péninsule de Magellan, au centre, celui qui ferme le lac
le Brazo Rico, au sud.
Les passerelles sont bâties sur cette péninsule, face au front. Le panorama change donc avec le balcon où vous vous tenez, et cette différence est le vrai critère de choix entre les circuits.
Pourquoi le Perito Moreno barre-t-il le lac Argentino ?
Le glacier avance sur le lac jusqu'à toucher la rive d'en face. Le bras sud se retrouve alors fermé, sans écoulement, et son eau monte contre le mur de glace : dix mètres, quinze, parfois une vingtaine au-dessus du reste du lac. Elle finit par se creuser un tunnel sous la glace. Et un jour, la voûte s'effondre.
Philippe Fichet-Delavault, ancien commandant de bord qui accompagne les croisières australes, y ajoute la seule réserve qui vaille : ça ne se produit pas tous les jours. Elle valait déjà en 2024, et la suite de ce guide explique pourquoi elle vaut encore davantage aujourd'hui.
Un glacier qui avance en hiver et recule en été
Le front du Perito Moreno n'est pas fixe. Son oscillation se lit en quatre temps, qui se suivent toujours dans le même ordre :
l'avance : en hiver, les précipitations nourrissent le glacier, qui gagne du terrain
la fermeture : la langue de glace touche la péninsule de Magellan et isole le bras sud du reste du lac
l'ouverture : l'eau retenue perce un tunnel à la base de la glace
le recul : la voûte s'effondre, et la chaleur de l'été fait reculer le front.
Cet équilibre saisonnier s’est toutefois dégradé ces dernières années en raison d’hivers plus froids et d’étés plus chauds. Le principe tient, son équilibre non.
En s’avançant, la langue de glace vient buter contre la péninsule de Magellan, située en face. Le lac se trouve alors coupé en deux : le Brazo Rico, au sud-est, isolé du canal de los Témpanos, au nord. Captive, l’eau monte alors derrière le barrage, ayant atteint neuf mètres à plusieurs reprises ces vingt dernières années.
Si le chiffre paraît considérable, il est pourtant modeste : en février 1966, des auteurs ont reconstitué une retenue de 28,4 mètres. Le plus haut niveau jamais mesuré est quant à lui établi à 23,5 mètres. Le barrage de la fin du XXe siècle était d'une autre puissance que celui des années 2000.
Du tunnel à l'effondrement : deux à trois jours
La pression finit ensuite par gagner, de deux façons. Un tunnel se creuse dans la glace, ou le barrage s'effondre d'un bloc. Une fois la première infiltration repérée, l'effondrement suit d'ordinaire en quarante-huit à soixante-douze heures. En 2004, le tunnel s'est ouvert le 11 mars et le barrage a entièrement cédé le 14.
Le premier barrage remonte à 1917. Le cycle s'est ensuite installé à partir de 1935, avec un barrage relevé tous les un à cinq ans jusqu'en 1988. Puis il s'est tu pendant seize ans, avant de reprendre en 2004 : l'irrégularité n'est donc pas nouvelle. Les trois derniers épisodes, eux, se sont enchaînés de près :
2016, tunnel le 8 mars, effondrement le 10
mars 2018, le pont tombe dans la nuit du 10
28 décembre 2019, dernier effondrement documenté. Le musée Glaciarium, lui, s'arrête à celle de mars 2018.
Celle de 2019 a déjoué toutes les habitudes. Repérée le 20 novembre, elle a mis plus de cinq semaines à s'achever au lieu des trois jours d'usage. Elle est tombée en début d'été austral quand les précédentes arrivaient en février ou en mars.
À savoir avant de partir
La dernière rupture remonte à 2018 ou 2019 selon les sources, et aucune n'a été observée depuis. Le musée Glaciarium d'El Calafate compte celle de mars 2018 ; la presse nationale a documenté un effondrement le 28 décembre 2019.
Le rythme « tous les deux à quatre ans » décrit une période révolue, et une annonce de rupture a même été démentie en 2023 par le musée Glaciarium d'El Calafate. Aucun voyage ne peut donc promettre ce spectacle.
Le Perito Moreno avance-t-il encore aujourd'hui ?
Le contact avec la péninsule commande tout, et il a cédé. Les relevés du musée Glaciarium mesurent l'écartement mois par mois sur l'été 2025-2026 : 233 mètres, puis 274, puis 312, puis 420. Aujourd’hui, le front est plus éloigné de la rive qu'il ne l'était au début du XXe siècle, et c'est ce qui explique le second fait : aucune rupture n'a été observée depuis 2019.
Pendant un siècle, la réponse était oui. Le Perito Moreno tenait sa position, et les glaciologues en faisaient l'un des rares glaciers du champ de glace Sud dans ce cas. Sur la période mesurée au satellite, de 1999 à 2013, son front n'a pas bougé de plus de cinquante mètres. La formule s'est installée partout : le glacier qui résiste.
Un siècle de barrages, puis le silence
La formule du glacier qui résiste ne tient plus. Une étude parue en 2025 dans Communications Earth & Environment mesure un amincissement du front passé de 0,34 mètre par an entre 2000 et 2019 à 5,5 mètres par an entre 2019 et 2024, soit seize fois plus vite, et un recul atteignant huit cents mètres par endroits.
Le plus intéressant n'est pas le chiffre, mais l’explication que donnent les travaux sur la stabilité de cette période : une crête rocheuse immergée, sous le front, sur laquelle le glacier est posé le retenait. Une moraine sous-lacustre freinait quant à elle les échanges de chaleur avec le lac.
Le raisonnement se poursuit sans emphase. Si l'amincissement se maintient, le front reculera jusqu'à des fonds plus profonds et la crête cessera de le retenir. C'est le chaînon qui manquait : un glacier qui ne tient plus sur sa crête ne peut plus buter contre la péninsule, et ne peut donc plus barrer le lac. Les relevés de terrain vont dans le même sens. En 2025, le front a reculé de 385 mètres dans le secteur du lac Argentino, le plus fort recul frontal de toute la série satellitaire analysée, qui remonte à 1997.
Idée reçue
« Le seul glacier du monde qui avance encore. » La formule circule encore, et elle a été vraie pendant un siècle. Elle a cessé de l'être vers 2019 : les mesures publiées en 2025 documentent un amincissement du front seize fois plus rapide qu'au début du siècle.
Rien de tout cela ne diminue le spectacle. Trente kilomètres de glace en mouvement restent trente kilomètres de glace en mouvement, et les blocs continuent de tomber dans le lac.
Perito Moreno : l'expert qui a donné son nom au glacier
Le nom du glacier n'est pas un patronyme. C'est un titre de fonction.
En espagnol, perito désigne l'expert, celui qui s'y connaît. Francisco Moreno a porté ce titre officiellement : il était le perito de la commission des limites avec le Chili, chargé de défendre la position argentine dans l'arbitrage frontalier de la fin du XIXe siècle.
Le détail
Le « P. » de Francisco P. Moreno ne veut pas dire « Perito » : il abrège Pascasio, l'un de ses prénoms de baptême. Le titre et l'initiale se ressemblent, d'où la confusion.
Le glacier a d'ailleurs porté trois noms avant de garder celui-ci
Nom | Proposé par | Année | En hommage à |
|---|---|---|---|
Francisco Vidal (ou Francisco Gormaz selon les sources) | Juan Tomás Rogers, marine chilienne | 1879 | l'hydrographe Francisco Vidal Gormaz |
Bismarck | Rodolfo Hauthal, géologue | 1899-1900 | le chancelier allemand |
Perito Moreno | A. R. Iglesias, marine argentine | 1901 | le perito de la commission des limites |
Le nom d'Iglesias est celui qui est resté. Les deux précédents n'ont pas survécu à l'arbitrage frontalier.
Voir le Perito Moreno : passerelles, bateau ou glace
Trois façons de voir le front coexistent, et elles ne demandent ni le même temps ni le même effort. La plus sportive n'est pas celle qui donne la plus belle vue, et rien n'oblige à trancher : les deux premières tiennent dans une même journée au départ d'El Calafate, la troisième demande de cinq heures à la journée entière selon la formule.
Mode | Durée | Effort | L'essentiel |
|---|---|---|---|
Passerelles | 1 h 30 à 2 h | Libre : plus de 4,5 km de parcours complet, un sentier accessible en rampes | La vue d'ensemble et le son des chutes de glace |
Navigation | 1 h | Aucun, embarquement et pont | L'échelle réelle de la muraille, vue d'en bas |
Marche sur la glace | 1 h à 3 h 30 sur le glacier selon la formule | Soutenu, crampons, limites d'âge strictes selon la formule | La texture du glacier, crevasses et coulées |
Les passerelles : cinq circuits face au front
Un réseau de passerelles de bois court sur la péninsule de Magellan, réparti en cinq circuits balisés à des hauteurs différentes, tous tournés vers le front.
Le circuit complet fait plus de quatre kilomètres et demi, mais rien n'oblige à le parcourir en entier. Chaque balcon se rejoint séparément, et les dénivelés se franchissent par des marches.

Le parc entretient un sentier accessible en rampes, doublé d'un fauteuil de circulation prêté sur place. Il précise qu'il demande un accompagnement, et la pente d'accès initiale reste raide : une navette permet de l'éviter. Comptez quelques centaines de mètres de plain-pied pour la vue frontale, une heure et demie à deux heures pour parcourir l'ensemble.
Le parcours traverse une forêt de lengas et de ñires, les hêtres austraux qui montent jusqu'à la limite des glaces. Le parc y recense le condor des Andes et le pic de Magellan, ainsi que le huemul, un cerf andin menacé qui se montre rarement. Sur les eaux de fonte vit le canard des torrents.
C'est de là qu'on entend le glacier. Le fracas de la glace qui se fend précède la chute.
La navigation au pied du front de glace
Une heure de bateau vous amènera au pied de la paroi, à hauteur d'eau, l'approche variant de cent à quatre cents mètres selon la face et l'excursion.
Le changement d'échelle est le vrai motif de l'excursion : depuis le pont, vous mesurez la muraille au navire lui-même, et les soixante mètres cessent d'être un chiffre.

Les deux se combinent dans une même journée, et rien n'oblige à choisir : l'ordre dépend de l'excursion et de l'heure de départ. Un voyageur de février 2026 résume son apport : « indispensable pour s'approcher au plus près du glacier en toute sécurité ».
Marcher sur le glacier : à quelles conditions
Deux formules permettent de chausser les crampons, l'une d'environ une heure sur la glace, l'autre de trois heures et demie, réservée aux marcheurs entraînés.
Elles supposent une bonne condition physique, un passage en bateau, puis une marche d'approche avant même de monter sur le glacier. Les conditions d'accès sont strictes et varient d'une formule à l'autre : âge, condition physique et contre-indications médicales. Vérifiez-les auprès de l'opérateur avant de réserver.
Rejoindre le Perito Moreno depuis El Calafate
El Calafate est la base de départ, à quatre-vingts kilomètres du front par la route. Comptez une heure et demie de trajet, davantage en haute saison, la dernière portion longeant le lac dans le parc.

La ville dispose d'un aéroport relié à Buenos Aires toute l'année, et à Ushuaïa selon la saison, port de départ des navigations australes. D'où sa place dans les itinéraires : on y atterrit, on visite le glacier, on repart.
Elle abrite aussi le Glaciarium, le musée de la glace qui tient les relevés cités plus haut. On y comprend le phénomène qu'on vient de voir.
Une remarque de terrain, valable pour toute la Patagonie australe. Les distances routières y sont longues, et la liaison entre le parc Torres del Paine, côté chilien, et El Calafate franchit deux postes-frontière. Prévoyez large sur les journées de liaison.
Quand visiter le Perito Moreno ? Saison, lumière et rupture
La réponse courante, « la haute saison, de novembre à mars », est celle de la Patagonie. Celle du glacier est différente, et plus ouverte.
À savoir avant de partir
Le site est accessible toute l'année, selon deux régimes d'ouverture : du 1er septembre au 30 avril, puis du 1er mai au 31 août, avec des horaires plus courts.
L'été austral, de décembre à mars, donne les journées les plus longues et la lumière la plus franche sur le front. Hors saison, le parc est plus calme, mais les créneaux de visite raccourcissent avec le jour.
Le front n'est pas au même endroit selon les mois
Le glacier gagne du terrain en hiver austral et recule en été. Vous ne regardez donc pas tout à fait le même front en février et en septembre, et la distance à la péninsule varie avec lui.
Hors saison : moins de monde, moins de lumière
Trois choses changent entre les deux saisons :
la durée du jour, qui raccourcit les créneaux de visite en hiver austral
l'affluence, qui tombe à mesure que les groupes désertent le parc
la position du front, plus avancée en fin d'hiver qu'en fin d'été.
Les dépressions traversent le Pacifique et viennent buter contre la cordillère des Andes, en rafales rapprochées. Elles laissent entre elles des trouées de lumière, et ces éclaircies donnent les ciels les plus spectaculaires. Un front de glace sous le brouillard a d'ailleurs son propre registre.
Quant aux ruptures du barrage, elles tombaient en février ou en mars, en fin d'été austral, sauf la dernière, en décembre. Cela ne fait pas une saison, et rien ne permet de vous en promettre une. Le reste de la région ne suit pas tout à fait le même calendrier, et le climat patagon se lit mois par mois.
Le glacier dans un voyage en Patagonie
Le glacier se visite rarement seul. Il ferme en général un itinéraire qui vient de la mer, et si vous le découvrez dans une croisière australe, vous l'atteindrez dans cet ordre :
la navigation australe au départ d'Ushuaïa
le débarquement à Punta Arenas, côté chilien
la remontée par Puerto Natales et le parc Torres del Paine
El Calafate, et le glacier pour finir.
L'enchaînement vous fait voir cinq glaciers en une quinzaine de jours, ceux des fjords compris : l'avenue des glaciers, ailleurs en Patagonie chilienne, en aligne cinq à elle seule. Et sur ce chapelet, le dernier est celui qui reste. Les glaciers du canal ne se visitent pas, ils se traversent, et l'expérience n'a rien à voir.
Pierre-Jean Furet, historien et conférencier sur les croisières de Patagonie, en donne une description que les photographies ne rendent pas : au fond d'un fjord, le silence est total, le froid tombe de la glace et vous environne, et de petits glaçons tintent contre la coque du navire qui avance au ralenti.

Sur ce chapelet, le glacier est l'étape qui ne fait pas débat. Un même mot revient dans les retours de février 2026 : époustouflant.
Paroles de voyageurs
Mon glacier préféré. Top !
— Corinne, février 2026
La navigation au pied du front en appelle un autre : indispensable. Elle permet de s'approcher au plus près de la muraille en restant en sécurité.
Questions fréquentes
Le Perito Moreno est-il le plus grand glacier du monde ?
Non. Il est l'une des dizaines de langues du champ de glace Sud de Patagonie, et sa notoriété tient à son accessibilité et à son barrage, pas à sa taille.
Pourquoi le Perito Moreno ne fond pas ?
Il fond. La question vient d'une réputation de stabilité qui a été vraie un siècle durant : l'avance hivernale y compensait la fonte estivale, et le bilan restait à l'équilibre. Cet équilibre s'est rompu vers 2019, et la masse diminue depuis.