Paul Gauguin a passé dix ans en Polynésie à chercher un monde qu'il n'a jamais trouvé. Chaque fois qu'il croyait l'atteindre, il le découvrait déjà gagné par l'Europe, et repartait plus loin. Papeete d'abord, puis la côte sud de Tahiti, puis l'autre côté de l'île, puis les Marquises. Il n'y avait plus rien après.
Première chose à savoir avant de partir sur ses traces : Gauguin n'est pas mort à Tahiti. Il est mort le 8 mai 1903 à Atuona, sur l'île de Hiva Oa, dans l'archipel des Marquises, à quelque 1 400 kilomètres de Papeete. Il y avait passé les vingt derniers mois de sa vie, et sa tombe s'y trouve.
La confusion est compréhensible : Tahiti a donné leur nom à ses tableaux les plus célèbres, et il débarque bien sur cette île en 1891, à 43 ans, persuadé d'avoir enfin quitté le monde qu'il fuyait. Suivre sa trace jusqu'au bout suppose donc de traverser deux archipels, un itinéraire que permettent les croisières en Polynésie.

Juin 1891 : la déception commence à Papeete
Gauguin débarque à Papeete le 9 juin 1891, après soixante-neuf jours de mer. La désillusion est immédiate. Dans Noa Noa, le récit qu'il rédigera de ce premier séjour, il écrit :
La vie, à Papeete, me devint bien vite à charge. C'était l'Europe, l'Europe dont j'avais cru m'affranchir, sous les espèces aggravantes encore du snobisme colonial, l'imitation, grotesque jusqu'à la caricature, de nos mœurs, modes, vices et ridicules civilisés. Avoir fait tant de chemin pour trouver cela, cela même que je fuyais !
Il arrive au moment où tout bascule. Le roi Pomare V agonise, et meurt trois jours après le débarquement de Gauguin. Le peintre assiste aux funérailles du dernier souverain de Tahiti, et y voit la confirmation de sa crainte : la Polynésie qu'il était venu chercher avait déjà cessé d'exister.
Un détail rarement raconté en dit long sur son arrivée. Les Tahitiens le surnomment taata-vahine, « homme-femme », à cause de ses cheveux longs et de son chapeau. Gauguin se coupe les cheveux et achète un costume colonial blanc. Celui qui venait fuir l'Europe commence par s'habiller comme un colon.

Mataiea, Punaauia : la géographie tahitienne de Gauguin
Rester à Papeete lui était insupportable. Dès septembre 1891, il s'installe à Mataiea, sur la côte sud, à environ 45 kilomètres de la capitale, cinq heures de carriole à l'époque. Il peint là le cœur de son premier séjour, dont Manaò tupapaú et Ia Orana Maria. Il repart pour la France en juin 1893, à court d'argent et déçu de sa réception.
Il revient à l'été 1895, pour ne plus jamais rentrer. Cette fois il s'installe à Punaauia, à une douzaine de kilomètres de Papeete sur la côte ouest, où il fait bâtir un fare avec atelier, face à Moorea. De cette maison sortira son tableau le plus ambitieux, D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, aujourd'hui à Boston.
Quatre lieux, donc, pour dix années polynésiennes, et pas un mètre carré qui lui appartienne encore.

1901 : pourquoi il quitte Tahiti
En septembre 1901, Gauguin vend sa propriété de Punaauia et embarque pour les Marquises. Six jours de mer. Il arrive à Atuona le 16 septembre.
Les raisons de ce départ tiennent en une phrase : Tahiti était devenue trop civilisée pour lui.
Papeete s'était occidentalisée, l'électricité y était installée
La vie y coûtait cher pour un peintre qui vivait d'avances sur ses toiles
Les modèles se faisaient rares, alors qu'ils étaient le cœur de son travail
Les Marquises promettaient l'inverse : des paysages encore à découvrir et un monde qu'il croyait plus sauvage
Il achète un terrain à la mission catholique et fait construire une maison sur pilotis, en bois, bambou et feuilles de palme. Il la baptise la Maison du Jouir.
Le rez-de-chaussée ouvert lui sert d'atelier de sculpture, l'étage d'habitation. Cinq panneaux de bois sculptés encadrent la porte, dont le linteau qui porte l'inscription, et deux panneaux bas gravés « Soyez mystérieuses » et « Soyez amoureuses et vous serez heureuses ».

Source de l’image : Remi Jouan, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Atuona : les vingt derniers mois
Aux Marquises se joue l'épisode le moins connu de sa vie, et sans doute le plus surprenant.
Début 1903, Gauguin entre en conflit ouvert avec l'administration coloniale. Il prend le parti des Marquisiens contre les gendarmes de l'île.
Il écrit à l'administrateur pour dénoncer la corruption d'un subordonné, et milite contre l'obligation scolaire imposée aux enfants marquisiens. L'enquête n'aboutit pas. Le gendarme visé, lui, porte plainte pour diffamation.
En mars 1903, Gauguin est condamné à trois mois de prison et à une amende. Il fait appel et cherche l'argent du voyage jusqu'à Papeete. Il meurt le 8 mai 1903, sans que son appel ait été jugé.

Une mort restée sans explication
On lit souvent qu'il est mort de la syphilis. C'est une hypothèse, pas un fait.
Des dents retrouvées dans un puits qu'il avait creusé à Atuona, presque certainement les siennes, ont été analysées. Elles ne portent aucune trace du mercure dont on traitait alors la maladie. Le résultat n'écarte pas la syphilis, mais il interdit d'en faire la cause du décès.
Les faits établis tiennent en peu de mots : il meurt épuisé, endetté, brouillé avec l'évêque du lieu. C'est un pasteur protestant qui portera son corps au cimetière.
Il est inhumé au cimetière du Calvaire, sur la colline qui domine la baie d'Atuona.
Soixante-quinze ans plus tard, en octobre 1978, Jacques Brel est enterré dans le même cimetière, quelques rangées plus bas.
Voir Gauguin sur place aujourd'hui : la réalité du terrain
Une information manque à la plupart des articles consacrés à Gauguin, et elle vous évitera une déception sur place.
Il n'existe aujourd'hui aucune toile de Gauguin visible en Polynésie française. Aucune.
Ses œuvres sont à Paris, Boston, Chicago, Copenhague, Essen, Cleveland, Saint-Pétersbourg. Elles ont quitté les îles après sa mort et n'y sont jamais revenues.
Le musée Gauguin de Papeari est fermé depuis 2013
Inauguré en 1965 dans le jardin botanique Harrison Smith, il n'a jamais rouvert, et ne rouvrira pas sous cette forme.
Sa collection était surtout composée de reproductions : cinq objets originaux seulement, aujourd'hui conservés par le Musée de Tahiti et des Îles.
Un Espace scénographique Gauguin doit lui succéder dans le même jardin, un bâtiment de 1 600 mètres carrés retraçant le parcours du peintre de 1891 à 1903. Une visite en avant-première a eu lieu en mai 2026, l'ouverture au public étant alors annoncée pour la fin de la même année.
Il reposera lui aussi sur des reproductions. Ses concepteurs le présentent comme un espace d'interprétation, non comme un musée d'œuvres.
Le musée qu'il faut voir, lui, est ouvert
Il s'appelle Te Fare Iamanaha, le Musée de Tahiti et des Îles, à Punaauia. Il a rouvert en mars 2023, après quatre ans et demi de travaux.
Mille quatre cents mètres carrés, environ six cents objets. Le parcours est consacré au peuplement, à la navigation, aux marae, au tatouage, à la danse.
Il ne raconte pas Gauguin : il raconte la culture qu'il est venu regarder.
Si vous préparez votre itinéraire, notre guide des principales îles de Polynésie situe Tahiti parmi les autres escales.

Ce renversement vaut mieux qu'une visite de substitution. Plutôt que de chercher en Polynésie le regard d'un Européen sur les îles, on y trouve le regard que les îles portent sur elles-mêmes. Chantal Spitz, première romancière mā'ohi de Polynésie française, résume l'enjeu d'une formule que tout voyageur devrait emporter : son pays n'est pas une carte postale.
Hiva Oa : la maison, les panneaux, la tombe
Aux Marquises, les traces sont plus concrètes, à condition de savoir les lire.
Le Centre culturel Paul Gauguin, ouvert depuis 2003 et géré par la commune, expose des reproductions de ses toiles, des photographies, des lettres et des documents.
À l'extérieur se dresse une reconstitution de la Maison du Jouir, élevée le 8 mai 2003, centenaire jour pour jour de la mort du peintre, sur le terrain d'origine.
Sachez-le avant d'y monter : la maison de Gauguin, elle, a disparu sans rien laisser. Les panneaux sculptés que vous y verrez sont des copies.
Les originaux sont au musée d'Orsay. À une exception près, et elle ne manque pas d'ironie : le panneau gravé « Soyez mystérieuses » a été déposé au musée Gauguin de Tahiti, celui-là même qui est fermé depuis 2013.
La tombe, au cimetière du Calvaire
On y monte à pied, par la route qui part derrière la gendarmerie.
La sépulture est faite de blocs de tuf rouge, le ke'etu marquisien. Derrière se dresse une réplique en bronze d'Oviri, « la sauvage », installée en 1973, cette céramique dont il avait souhaité qu'elle veille sur lui.

Quelques rangées plus bas repose Jacques Brel, inhumé le 12 octobre 1978, sous un médaillon qui le représente aux côtés de sa compagne.
Deux Européens venus finir au même endroit, à trois quarts de siècle d'écart, pour des raisons qui se ressemblent.
Un dernier chiffre donne la mesure du chemin. Gauguin a mis six jours de mer pour aller de Papeete à Atuona. Le vol dure aujourd'hui environ trois heures et demie.
Les toiles polynésiennes de Gauguin, et où les voir aujourd'hui
Le tableau ci-dessous résume en une lecture la démonstration de l'article : il a peint la Polynésie, et il n'en reste pas une toile sur place.

Reste la question que les musées eux-mêmes ont cessé d'éluder, et qu'un voyageur cultivé a le droit de se voir poser franchement.
Une bonne part de notre savoir sur sa vie tahitienne vient de Noa Noa. Or ce texte n'est pas un témoignage.
Le manuscrit de 1893 a été confié au poète Charles Morice, qui l'a réécrit et publié en 1901 dans une version que Gauguin, installé aux Marquises, jugera intempestive.
Le contenu lui-même est en partie fabriqué. L'anthropologue Bengt Danielsson a établi que l'épisode où sa compagne lui récite les anciens mythes polynésiens est une fiction : ces récits étaient alors largement oubliés et, de surcroît, traditionnellement soustraits aux femmes.

Teha'amana, une figure plus incertaine qu'il n'y paraît
Son personnage descend de ce texte : la jeune fille qui partagea la vie du peintre durant le premier séjour, et qui donne son titre à Merahi metua no Tehamana.
L'âge de treize ans qu'on lui prête vient de Gauguin lui-même. Aucun acte de naissance connu ne le confirme.
L'historienne de l'art Elizabeth Childs observe qu'elle n'est jamais nommée dans la correspondance du premier séjour, et se demande si le personnage n'est pas pour partie composé.
Un fait est en revanche documenté : aux Marquises, Marie-Rose Vaeoho, quatorze ans, eut de lui une fille.
Les grandes institutions ont trouvé la façon de tenir les deux bouts sans rien effacer.
Les musées ont changé de regard sur le peintre
En 2022, l'Alte Nationalgalerie de Berlin a consacré à Gauguin une exposition intitulée Why Are You Angry?. Les extraits de Noa Noa y étaient affichés à côté des tableaux : le visiteur regardait le portrait en lisant simultanément les mots du peintre sur son modèle.
La méthode n'accuse pas, elle documente. Le musée avait invité, en regard, des artistes du Pacifique, dont le poète tahitien Henri Hiro.
Il n'y a d'ailleurs pas une seule voix polynésienne sur le sujet.
Certains reprochent à Gauguin d'avoir fabriqué la carte postale dont l'archipel peine à sortir. D'autres rappellent qu'il a donné des titres en tahitien à ses toiles, et pris fait et cause pour les Marquisiens contre l'administration.
Un homme qui exploitait sa position d'Occidental privilégié et attaquait en justice le régime colonial dans les mêmes mois : c'est ce degré de complexité qui rend le personnage intéressant, et le voyage avec lui.
Voir la Polynésie de Gauguin avec Voyages d'exception
Une chose n'a pas changé depuis 1891, peut-être la seule : la difficulté à mettre des mots sur l'arrivée.
Un voyageur rentré de notre croisière en Polynésie nous écrivait récemment n'avoir « pas le talent de Jacques Brel ou celui de Paul-Émile Victor » pour raconter son voyage. Il se contentait de dire à ses proches qu'il n'y a pas de mots, et qu'il faut y aller.
Gauguin a passé dix ans à chercher ces mots. Il a fini par les peindre.
Nos croisières en Polynésie, à bord du Star Breeze, mènent aux îles de la Société et aux Tuamotu, avec plusieurs jours à Tahiti en pré et post-séjour, de quoi prendre le temps de Punaauia et du Musée de Tahiti et des Îles. Un conférencier accompagne chaque départ, et les excursions se font en français. Nos voyageurs en racontent l'essentiel dans leurs avis.
Pour aller jusqu'au bout du chemin de Gauguin, une croisière rejoint les Marquises et fait escale à Atuona, ainsi qu'à Fatu Hiva et Nuku Hiva. Elle est accompagnée par Nicolas Tolstoï, directeur de croisière et guide naturaliste. Son regard porte aussi sur un domaine que Gauguin n'a jamais peint : la faune de ces îles, oiseaux marins, raies et récifs.
Peu d'itinéraires permettent de refaire, dans l'ordre et sur place, le chemin que le peintre a mis dix ans à parcourir.

Questions fréquentes sur Paul Gauguin en Polynésie
Où est enterré Paul Gauguin ?
Au cimetière du Calvaire d'Atuona, sur l'île de Hiva Oa, aux îles Marquises, et non à Tahiti. Sa tombe, en blocs de tuf rouge, est surmontée d'une réplique en bronze de sa céramique Oviri. Jacques Brel repose dans le même cimetière.
Pourquoi Gauguin est-il parti à Tahiti ?
Il cherchait un monde qu'il croyait épargné par la civilisation européenne. Il déchante dès son arrivée à Papeete en juin 1891, où il retrouve « l'Europe, l'Europe dont j'avais cru m'affranchir ». Il s'éloignera ensuite trois fois, jusqu'aux Marquises en 1901.
Comment est mort Paul Gauguin ?
Le 8 mai 1903 à Atuona, à 54 ans. La cause exacte n'est pas établie. La syphilis est souvent avancée, mais l'analyse de dents qui lui sont attribuées n'a révélé aucune trace du mercure dont on la traitait alors. Il meurt épuisé et endetté, quelques semaines après une condamnation pour diffamation envers un gendarme.
Peut-on voir des tableaux de Gauguin en Polynésie française ?
Non. Aucune toile de Gauguin n'est visible en Polynésie. Ses œuvres polynésiennes sont conservées à Paris, Boston, New York, Chicago, Buffalo, Essen, Cleveland et Bâle. Sur place, vous verrez des reproductions.
Le musée Gauguin de Tahiti est-il ouvert ?
Non. Le musée Gauguin de Papeari, inauguré en 1965, est fermé depuis 2013 et ne rouvrira pas sous cette forme. Un espace scénographique doit lui succéder dans le même jardin botanique. Le musée à visiter aujourd'hui est Te Fare Iamanaha, le Musée de Tahiti et des Îles, à Punaauia.
Combien de temps Gauguin a-t-il vécu en Polynésie ?
Environ dix ans, en deux séjours : de juin 1891 à juin 1893, puis de 1895 à sa mort en mai 1903. Les vingt derniers mois se passent aux Marquises.