Nous avons rencontré Mathieu Ramus, guide sur plusieurs croisières polaires. Passionné par ces régions et fasciné par le monde des glaces, il revient sur les souvenirs qui ont marqué ses expéditions et ce qui fait, selon lui, toute la magie d'un voyage aux pôles. Rencontre.
Quelles sont les grandes différences entre l'Arctique et l'Antarctique ?
L'Arctique et l'Antarctique, ce sont les opposés.
La première grande différence, c'est la faune. En Arctique, on trouve une faune terrestre : l'ours polaire, le renne, le renard… En Antarctique, il n'y en a pas.

L'autre grande différence, c'est que l'Arctique est principalement un océan de mer gelée, entouré de terres comme le Groenland, une partie de l'Amérique du Nord ou la Russie.
L'Antarctique, lui, est un continent. La glace repose sur la terre. C'est un immense continent recouvert en moyenne de 3 000 mètres de glace.

Enfin, l'Arctique est exploré depuis très longtemps. Les Vikings y naviguaient déjà, avant les différentes vagues d'exploration qui ont suivi. L'Antarctique, lui, n'a été découvert qu'au début du XIXᵉ siècle.
Qu'est-ce qui rend les régions polaires différentes de toutes les autres destinations ?
Il y a ce côté d'isolement. Il y a une ambiance particulière, avec le froid et cet environnement aride, peu hospitalier.
Les paysages offrent tellement de contrastes, entre la glace, les déserts de pierres froides, les montagnes, que cela donne une sensation unique et grandiose.

Il y a des endroits où tu te retrouves au pied d'un glacier de 40 mètres de haut, entouré par la glace et les montagnes. Et parfois, tu tombes sur un ours polaire. Tu ressens quelque chose de mystique, d'unique.
À quel moment vous vous êtes rendu compte que vous étiez vraiment au bout du monde ?
Un moment en particulier, c'est quand tu es seul sur ton zodiac, à attendre les passagers ou quand on fait des rotations et que tu te retrouves posé au milieu de la glace, avec le glacier en face de toi. Il n'y a personne d'autre, le bateau est loin derrière. Là, tu te sens tout seul. Tu sais qu'il n'y a pas d'habitation à des milliers de kilomètres, et tu as vraiment une sensation de bout du monde.

Quelle image vous revient instantanément quand vous repensez à ces voyages ?
J’ai toujours ce souvenir d'une navigation qu'on faisait au Groenland : il faisait nuit, des icebergs géants défilaient avec des aurores boréales au-dessus de la tête. Quand je pense à ces régions, c'est toujours cette image qui me revient.

Quelle anecdote de vos voyages polaires racontez-vous le plus souvent à votre entourage ?
Avant les débarquements, un guide partait seul en éclaireur.
Une fois, j'ai occupé ce poste. J'ai dû marcher tout seul jusqu'à une crête, où tu te demandes toujours s'il n'y a pas un ours de l'autre côté. J'étais vraiment seul au monde sur mon petit caillou d'où je voyais le reste du groupe de très loin et avec pour seul bruit le vent.
Quand tu es tout seul là-haut, le silence fait du bruit.

Y a-t-il une observation qui vous a particulièrement marqué ?
C'était il y a quelques années. Il était 1h du matin quand on a repéré des ours aux jumelles, sur une île. On a décidé d'arrêter le bateau et de mettre les zodiacs à l'eau pour aller les observer pendant les manœuvres.
Mais le brouillard est tombé. En arrivant près de l'île, on ne voyait plus rien. On a donc décidé d'attendre. Il était déjà 2h30 quand, au moment où l'on s'apprêtait à retourner au bateau, un guide a dit : « Je vois un ours. » On a aperçu une silhouette qui avançait dans la brume.
On est restés un peu plus longtemps. Puis le brouillard s'est levé, le soleil est apparu… et quatre ours étaient devant nous. On est finalement restés jusqu'à 3h30 du matin, sur les zodiacs avec les passagers et les guides. C'était un moment incroyable.

Quel est le moment qui a provoqué le plus d'émotion parmi les voyageurs que vous avez accompagnés ?
C'est souvent lorsqu’on voit le premier ours. C'est un moment très fort pour les passagers.
L'autre grand moment, c'est lorsque le bateau se retrouve pris dans la banquise, entouré de glace.

Beaucoup de voyageurs sont très émus, notamment lorsqu'on marche sur la banquise, parce qu'on sent qu'on est très privilégié d'être là, dans un endroit à la fois fragile et magnifique.
Quels sont vos coups de cœur en Arctique et en Antarctique ?
En Arctique
Deux lieux m'ont particulièrement marqué. Le premier est le fjord d'Etah, tout au nord-ouest du Groenland. Il est bordé de parois vertes couvertes d'herbe et de toundra. Les couleurs y sont féeriques. Dans un endroit aussi minéral, on ne s'attend pas à ça.
Au milieu, tu as les icebergs. C'est un paysage vraiment particulier.
Il y a aussi un fjord au Spitzberg, le Wahlenberg Fjord, où l'on découvre le dôme de la calotte glaciaire de la Terre du Nord-Est.

En Antarctique
Mon coup de cœur est le canal de Lemaire.
C'est un endroit merveilleux. Le canal est très étroit, bordé de parois hyper abruptes surmontées de glace.
Parfois, des icebergs bloquent le passage. Quand on passe par le canal de Lemaire, c’est souvent un moment fort.

Quel animal rêviez-vous de voir un jour aux pôles ?
L'année dernière, au Groenland, on est tombés sur un loup arctique. Il n'y en a peut-être que 200 sur tout le territoire, et c'est une espèce que je ne pensais jamais voir de ma vie. On ne le cherchait pas, il était là, devant nous. C'était incroyable. Pour moi, voir un loup arctique, c'était un rêve absolu, et j'ai eu la chance de le réaliser.

Pourquoi la présence d'un accompagnateur est-elle précieuse dans ce type d'expédition ?
Les accompagnateurs et les guides sont essentiels parce qu’ils permettent de comprendre ce que l'on a devant les yeux.

Si je regarde un paysage, je vois un glacier, c'est un morceau de glace. Mais ce qui est intéressant, c'est de savoir comment ce glacier s’est formé, comment il évolue ou pourquoi cette glace est bleue. Et c'est tout ça qu'on peut expliquer.
C'est aussi raconter l'histoire des lieux. Si on voit une croix au sommet d'une montagne, on va comprendre qui l'a posée, pourquoi, quelle histoire il y a derrière…
Quand on part seul, on ne découvre pas les choses de la même manière. On va seulement voir les paysages. Là, on peut aussi les comprendre.

Est-ce qu'il y a une idée reçue sur les croisières polaires que vous aimeriez déconstruire ? Si oui, laquelle ?
Il existe surtout une idée reçue sur la croisière de manière générale. Comme toute activité humaine, une croisière a un impact. En revanche, les croisières polaires sont soumises à des règles extrêmement strictes.
Les navires utilisent des carburants plus légers, les vitesses de navigation sont limitées, notamment pour réduire les émissions et protéger les cétacés, et les débarquements ne sont autorisés que sur un nombre restreint de sites, avec des protocoles très précis. On ne peut pas faire n'importe quoi dans ces régions.
Une partie du prix du voyage contribue également à financer la recherche et la préservation de ces territoires. Aujourd'hui, les croisières d'expédition font partie des formes de tourisme les plus encadrées au monde.

Quelle est la réaction la plus fréquente des passagers à la fin de la croisière ?
Ils sont très reconnaissants. En fait, beaucoup partaient avec une idée de ce qu'ils allaient voir, mais ils ne s'attendaient pas à vivre tout ça. Les voyages expé-polaires sont souvent très riches. On fait beaucoup d'excursions et on voit des scènes incroyables.
On a vraiment ce sentiment d'isolement et d'expédition. Cela crée une ambiance très particulière à bord.
Quand les gens débarquent, ils sont tristes de partir. En même temps, ils en ont pris plein les yeux.

On dit toujours que le voyage fait évoluer les gens, mais je trouve que le voyage polaire a un réel impact, et c'est aussi ce que me rapportent les voyageurs : ce sont des voyages qui changent leur vie et leur manière de voir les choses.
Le voyage polaire, c'est le voyage d'une vie, parce que quand tu es face à un glacier, dans ces décors-là, tu ressens quelque chose qui te marque pour toujours.
