Les explorateurs du pôle Sud

Les explorateurs du pôle Sud

110 ans seulement depuis 1911 ! Il y a juste un peu plus d’un siècle que le pôle Sud a été conquis ! Une double odyssée, norvégienne puis britannique, une course insensée qui restera dans l’histoire : plus de 2000 kilomètres de glace, de froid intense, de vent furieux et de blanc éblouissant à perte de vue, pour planter un drapeau là où personne ne s’était jamais aventuré… 

Un concurrent inattendu

Le pôle nord quant à lui, avait été théoriquement vaincu juste avant, en 1909 par Frédéric Cook puis par Robert Peary, deux Américains qui se disputèrent longtemps le titre de 1er conquérant du pôle Nord, alors que les spécialistes sont unanimes aujourd’hui : aucun n’a vraiment atteint ce pôle !

De l’autre côté de la planète, le capitaine Robert Falcon Scott quitte l’Angleterre pour l’Antarctique en juin 1910 sur le Terra Nova, à destination de l’Antarctique. C’est sa 2ème expédition vers le grand continent blanc où il arrive le 4 janvier 1911, après avoir perdu 3 semaines bloqué par la banquise, et cette fois il a bien l’intention de conquérir le pôle Sud au nom de Sa Majesté la reine. Cependant, et contrairement à ce qu’il croyait, il n’est pas le seul en course : le Norvégien Roald Amundsen, explorateur polaire bien connu qui a franchi le 1er le fameux passage du Nord-Ouest, s’apprête à partir à l’assaut du pôle nord quand il apprend que Peary déclare y être parvenu. Aussitôt, il décide de se rabattre vers le pôle Sud et ne l’annonçe par lettre à son mentor Nansen et à son concurrent Scott que lorsque son bateau le Fram fait escale à Madère. Parti presque 2 mois après les Anglais, les Norvégiens ne rencontrent pas d’obstacle et atteignent l’Antarctique seulement 10 jours plus tard, 600 kilomètres plus à l’est.

Un long hiver

Une véritable compétition s’engage alors, chaque équipage de son côté, ce qui n’empêche pas une rencontre de courtoisie. Installation d’un camp de base pour y passer l’hiver, chasse aux phoques et aux manchots pour se nourrir, expéditions de reconnaissance, confection de rations alimentaires et dépôts de vivres le long du « chemin » prévu, la préparation est dense, longue et indispensable. L’équipe anglaise a apporté des chenillettes à moteur, des poneys de Mandchourie et seulement une trentaine de chiens pour tirer les nombreux traîneaux, dont certains seront tractés par les hommes eux-mêmes. Pour Scott, c’est aussi une grande expédition naturaliste, et une dizaine de scientifiques font partie de la mission. Les Norvégiens, en revanche, comptent beaucoup sur les chiens, bien plus nombreux, auxquels Amundsen accorde une grande confiance, et réduisent l’expédition au minimum : pas de médecin ni de scientifique, il s’agit d’un véritable raid et ils ne seront qu’une dizaine à hiverner en Antarctique.

La course au pôle des Norvégiens

Le 20 octobre, Amundsen et 4 compagnons partent à skis, accompagnés par 4 traîneaux lourdement chargés, tirés chacun par 13 chiens. La progression est pénible, les crevasses nombreuses et les glaciers des Monts Transantarctiques difficiles à franchir. Mais la météo est favorable et ils parviennent au plateau polaire pour filer vers le pôle, qu’ils atteignent le 14 décembre 1911, date mémorable ! L’explorateur écrira : « le pôle Nord m’avait attiré depuis ma plus tendre enfance, et je me trouvais à présent au pôle Sud. Peut-on imaginer une chose plus déstabilisante ? ». Amundsen y passe 4 jours avec son équipe afin de mesurer leur position le plus précisément possible. Au moyen de son sextant, il fait le point en relevant la hauteur angulaire du soleil par rapport à l’horizon, qui à midi lui donne la latitude (il fallait donc avoir une montre, et ne pas oublier de la remonter...). Et c’est un gyroscope, d’habitude utilisé pour mesurer « l’assiette » de l’avion, qui lui donne la position exacte de l’horizon. Amundsen abandonne sur place la tente sous laquelle il laisse une lettre destinée au roi de Norvège Haakon VII, au cas où il ne serait pas revenu de son expédition, ainsi que quelques mots pour Scott. Au retour, la chance leur sourit à nouveau et ils reviennent deux fois plus rapidement qu’à l’aller ! 

La tragédie anglaise

Scott et ses hommes ont pris du retard, les chenillettes ne fonctionnent pas comme prévu et les poneys ne sont pas aussi résistants qu’attendu : arrivés le 9 décembre au pied des Monts Transantarctiques, ils finisent par les abattre, et deux jours plus tard, renvoient les chiens. 12 hommes divisés en 3 équipes de 4 tirent les traîneaux eux-mêmes, puis font demi-tour après avoir déposé des vivres à des endroits stratégiques. Le 4 janvier 1912, seuls Scott et 4 de ses équipiers continuent. Les conditions météorologiques se sont dégradées et la traversée du plateau polaire, dernière étape, est harassante. Le 16 janvier, la mort dans l’âme, ils aperçoivent les traces laissées par l’équipe Amundsen. Le 17 janvier, ils atteignent le pôle Sud à leur tour, un mois après Amundsen, et leur déception est cruelle et leur accablement immense devant l’installation des Norvégiens. Le retour est terrible. La météo s’est considérablement aggravée, le blizzard est permanent et les températures épouvantables. Ils souffrent de la faim, du froid, et du scorbut. Evans fait une mauvaise chute et meurt le 17 février. Oates est lourdement handicapé par ses gelures et la gangrène et un soir de mars, s’enfonce dans le blizzard pour ne plus revenir, se sacrifiant pour ne pas ralentir ses camarades. Les 3 derniers avancent encore désespérément, essayant de rejoindre le dépôt de vivres « One Ton Camp » où les attend une équipe de secours. Les températures chutent encore, et le 29 mars, Scott écrit dans son journal ses derniers mots : «… Nous allons essayer de tenir jusqu’au bout, mais nous sommes de plus en plus faibles et la fin n’est sûrement pas loin. C’est malheureux, mais je ne crois pas que je pourrai en écrire davantage. Pour l’amour du ciel, prenez soin de nos hommes. ». Leurs corps seront retrouvés sous leur tente en novembre, ils n’étaient plus qu’à 18 km du dépôt…

Deux grands explorateurs

Beaucoup d’encre a coulé depuis cette double conquête couronnée de succès pour les uns et dramatique pour les autres, afin de mieux cerner le contraste entre ces deux expéditions. La chance, la météo, le trajet plus long de Scott (100 km de plus), les vêtements différents (laine pour les Anglais, peaux pour les Norvégiens). Et puis le choix initial de Scott des chenillettes à moteur et des poneys, alors qu’Amundsen utilisait des skis et privilégiait grandement les chiens, que par ailleurs il n’hésitait pas à sacrifier (ce que Scott n’aurait pas pu envisager). Sans oublier une conception très différente de l’expédition au pôle sud pour chacun des concurrents. Le plus important, et ce que l’histoire a retenu, c’est que Roald Amundsen et Robert Falcon Scott étaient deux grands explorateurs polaires, et ont tous deux vaincu le pôle Sud. D’ailleurs, la base scientifique antarctique des Américains située exactement au pôle Sud, a été baptisée « base Scott-Amundsen »…

Publié le lundi 13 septembre 2021 à 16:41

À propos de l'auteur

Sylvain Mahuzier Sylvain Mahuzier : Écrivain, guide naturaliste, conférencier, expert faune