Accrochée au canal Beagle, adossée à la chaîne Martial, Ushuaïa se présente comme la ville la plus australe du monde. Le titre se discute. Sa position, elle, ne se discute pas : vous êtes au bout de la Patagonie, à une nuit de mer du cap Horn.
Pour beaucoup de voyageurs, la ville n'est pas une destination en soi mais une escale, souvent la porte d'une croisière d’exception en Patagonie ou d'un départ vers l'Antarctique. Le temps y est compté.
Comprendre pourquoi Ushuaïa existe là, et savoir quoi y voir en priorité, change tout à une escale. Voici de quoi la préparer.
Ushuaïa, vraiment la ville la plus australe du monde ?
Ushuaïa revendique ce statut depuis toujours, et il fait sa fierté. La réalité géographique est plus taquine. De l'autre côté du Beagle, côté chilien, la petite localité de Puerto Williams est posée plus au sud, par 54°56' de latitude contre 54°48' pour Ushuaïa.
Longtemps, l'argument argentin tenait au nombre d'habitants. En 2019, l'institut statistique chilien a reconnu à Puerto Williams le rang de ville, non pas sur sa population, mais parce qu'elle est capitale de la province de l'Antarctique chilien.

Des deux villes qui se disputent le titre, Ushuaïa est de très loin la plus grande. Le département d'Ushuaïa comptait 80 371 habitants au recensement de 2022, la ville elle-même 79 409, contre moins de deux mille à sa voisine chilienne au recensement de 2017. Née d'une poignée de familles à la fin du XIXe siècle, la ville a gagné plus de 40 % de ses habitants entre 2010 et 2022, une croissance que Río Grande et Tolhuin ont pourtant dépassée. Ses rues montent à l'assaut de la montagne, un peu au hasard, entre le port et les premières neiges.
Un détail pour les amateurs de précision : le point le plus austral du continent américain n'est ni Ushuaïa ni Puerto Williams, mais le cap Froward, sur le détroit de Magellan. Ushuaïa, elle, se tient sur une île, la Grande Île de Terre de Feu.
Idée reçue
« La ville la plus australe du monde » : la formule est partout, des cartes postales aux panneaux. Depuis 2019, elle est officiellement fausse. Puerto Williams, en face sur la rive chilienne, est plus au sud et a désormais rang de ville. Des deux, Ushuaïa reste de très loin la plus grande et la plus vivante.
Que voir à Ushuaïa ? La ville, ses musées, son bagne
Ushuaïa n'est pas une ville-musée, et son intérêt tient d'abord à ses environs. En escale, le temps compte double. Raison de plus pour choisir : deux musées valent le détour, et ils se visitent en une petite demi-journée à pied depuis le port.
Temps de l'escale | À voir en priorité |
|---|---|
2 à 3 heures | Le musée du Bout du Monde et le centre-ville, à pied depuis le port |
Une demi-journée | Les deux musées, dont l'ancien bagne |
Une journée | Les musées, puis le train du bout du monde ou une sortie sur le Beagle |
Le Museo del Fin del Mundo, le musée du Bout du Monde, occupe l'ancienne Banco Nación, maison de pierre commencée en 1903 et rachetée par la banque en 1911, dont les murs de soixante centimètres ont été montés par les bagnards eux-mêmes. Sa seconde adresse, l'ancienne maison du gouverneur, se trouve quelques centaines de mètres plus loin sur la même avenue. On y comprend la ville avant de la parcourir : plus de 180 espèces d'oiseaux, les peuples qui l'ont précédée, les naufrages et les expéditions. Commencez par lui, mais vérifiez le jour : il ferme le dimanche et les jours fériés, et n'ouvre qu'à 13 h le samedi.
Et le second est plus saisissant. Le Museo Marítimo y del Presidio occupe l'ancien bagne lui-même, ses cinq pavillons de cellules disposés en étoile. Quatre musées cohabitent dans les pavillons : le pénitencier et ceux qui l'ont peuplé, l'histoire maritime, l'aventure antarctique et l'art marin. Nous y revenons plus bas, car c'est ce bagne qui a bâti la ville.

« Dans l'ensemble les visites étaient plutôt bien pour nous, avec mention exceptionnelle pour Ushuaia. » — un voyageur, mars 2025
Un mot d'expérience, aussi. Ushuaïa vit du tourisme, et les boutiques de souvenirs y sont, selon Carmen (février 2026), « une industrie ». L'escale est courte : mieux vaut la donner au musée et à deux rues du centre qu'aux vitrines de bijoux.
Un conseil de marin, enfin. Philippe Fichet-Delavault, ancien commandant qui accompagne ces croisières australes, recommande d'acheter à Ushuaïa les dépliants d'identification de la faune et de la flore. Le choix y est bien plus large qu'à Punta Arenas, et la navigation qui suit vous laissera le loisir d'identifier ce que vous voyez, faune, flore et animaux marins.
Le train du bout du monde, de la forêt des forçats au rail
Le train du bout du monde part de l'Estación del Fin del Mundo, à huit kilomètres à l'ouest de la ville, et roule jusqu'à l'entrée du parc national de la Terre de Feu. Le trajet est court et confortable. Son histoire l'est beaucoup moins.
Ce petit train est l'héritier direct du Tren de los Presos, le train des prisonniers. Dès 1902, les détenus ont posé un premier convoi à rails de bois, tiré par des bœufs, pour servir le chantier du bagne. Le chemin de fer proprement dit, celui dont descend le train d'aujourd'hui, n'entre en service qu'à la fin de la décennie.
Ils partaient à l'aube, par tous les temps, sur une voie qu'ils prolongeaient eux-mêmes à mesure que la forêt reculait. Et le confort d'aujourd'hui, wagons vitrés et commentaire à bord, dit assez le chemin parcouru.

Comprendre Ushuaïa : des Yámanas au bagne du bout du monde
Ushuaïa n'a rien d'une vieille cité coloniale. La ville a moins de cent cinquante ans, et son acte de naissance est d'abord un acte de souveraineté. Avant elle, pourtant, la baie avait déjà une longue histoire humaine.
Thomas Bridges, le missionnaire qui resta
Bien avant le drapeau argentin, les rives du Beagle étaient le territoire des Yámanas, un peuple de canoteurs qui vivait de la mer et entretenait des feux jusque dans ses pirogues, contre le froid permanent.
On a longtemps lu leur quasi-nudité comme de la misère. Elle était une technique : le corps enduit de graisse de lion de mer, doublé d'une résistance au froid acquise sur des générations.
La mission anglicane est fondée dans la baie dès 1869, par le missionnaire Waite Hockin Stirling. Mais le missionnaire qui va y laisser sa marque, Thomas Bridges, ne s'y installe avec sa famille qu'en 1871. Il apprend le yámana au point d'en dresser un dictionnaire de plus de trente mille mots, le plus vaste corpus jamais constitué sur cette langue. Les communautés yagán de Puerto Williams, de Punta Arenas et d'Ushuaïa travaillent aujourd'hui à la faire revivre.
Son fils, Esteban Lucas Bridges, racontera cette enfance au bout du monde dans un livre resté célèbre, Aux confins de la Terre, quand Darwin, de passage cinquante ans plus tôt, n'avait vu en eux que des « sauvages ». La ferme familiale, l'Estancia Harberton, existe toujours.
Ce peuple débordait Ushuaïa : il vivait sur toute la Terre de Feu, et le nom même de « Patagonie » cache une origine surprenante.
Le bagne d'Ushuaïa, bâtisseur de la ville
La ville, elle, naît le 12 octobre 1884, quand le commodore Augusto Lasserre hisse le pavillon argentin sur la baie. Il ne s'agit pas encore d'installer des habitants, mais d'affirmer une frontière face au Chili tout proche. Pour peupler ce bout du monde, l'Argentine choisit le bagne. La comparaison australienne était dans toutes les têtes : en 1898, le reporter Roberto Payró intitulait son enquête sur la région « La Australia argentina ».
Les premiers condamnés débarquent dès 1896, la première pierre du pénitencier proprement dit est posée le 15 septembre 1902, et le bagne ne ferme que le 21 mars 1947, par décret de Perón. Ce sont les détenus qui bâtissent presque tout : les rues, les ponts, les bâtiments publics, la première imprimerie, le téléphone, l'électricité et jusqu'au convoi parti couper le bois dans la forêt. Ushuaïa doit sa naissance à une prison, et ses rues gardent la trace de ces bâtisseurs enchaînés.
À savoir
On imagine souvent Ushuaïa fondée autour de son bagne. L'ordre est inverse : la ville naît en 1884 d'un geste de souveraineté, et les premiers bagnards n'arrivent qu'en 1896, comme outil de peuplement. La prison a bâti la ville, elle ne l'a pas précédée.
Autour d'Ushuaïa : les incontournables des environs
La ville n'est qu'un seuil. Et l'essentiel commence dès qu'on la quitte, sur l'eau ou vers les sommets, chaque décor méritant son propre récit.
Au large, le canal Beagle déroule ses eaux entre l'Argentine et le Chili, gardé par le phare des Éclaireurs et peuplé de lions de mer et de cormorans.
À l'ouest, le parc national de la Terre de Feu pousse la forêt australe jusqu'à l'océan, là où s'achève la route nationale 3, au kilomètre 3 079, sur la baie de Lapataia.
Plus loin, vers les fjords chiliens, s'ouvre l'avenue des Glaciers, longue procession de langues de glace qui plongent dans la mer.

Comment se rendre à Ushuaïa et quand y venir ?
On atteint Ushuaïa par les airs ou par la mer. L'aéroport international Malvinas Argentinas, à quatre kilomètres du centre, reçoit des vols depuis Buenos Aires, El Calafate et Córdoba, ainsi qu'une liaison directe avec São Paulo : la voie la plus rapide pour qui vient de loin.
Mais la voie royale reste maritime. Arriver par le Beagle, au terme d'une navigation dans les canaux australs, donne à la ville sa vraie dimension.
Cette entrée en mer a ses coulisses. Philippe Fichet-Delavault raconte que des pilotes chiliens puis argentins montent tour à tour à bord selon les eaux traversées, et qu'une escale technique de nuit règle les formalités entre les deux pays, sans que les passagers descendent.
Quand venir ? La saison des croisières australes s'ouvre en septembre et se referme en avril, avec un cœur de saison de novembre à mars, quand les journées sont les plus longues. Reste le climat, qui change si vite qu'il commande à lui seul le choix de la meilleure saison.
Embarquer à Ushuaïa, porte du cap Horn et de l'Antarctique
La ville doit son affluence à sa position. De son port partent les croisières australes vers le cap Horn, et les grandes expéditions vers l'Antarctique, à deux jours de mer à peine. Franchir le cap Horn reste un rêve de marin, chargé de quatre siècles de naufrages, huit cents navires et dix mille marins disparus.
Reste la question que beaucoup n'osent pas poser : et le mal de mer ? Philippe Fichet-Delavault y répond sans détour. Il n'existe pas de remède miracle, chacun réagit à sa façon, et plus de cinquante ans de mer ne lui en ont pas appris davantage.
Le cap Horn, lui, se double en quelques heures. Sur les départs vers l'Antarctique, le passage du Drake demande deux journées de navigation, et c'est là que la mer se fait sentir. Une vérité tranquille vaut mieux qu'une promesse en l'air.
« Le départ du bateau fut grandiose, en marche arrière ! Le temps a permis d'être présent sur le pont. » — Michel, décembre 2025

Visiter Ushuaïa : questions fréquentes
Ushuaïa est-elle vraiment la ville la plus australe du monde ?
Plus tout à fait. Depuis 2019, Puerto Williams, sur la rive chilienne du Beagle, a officiellement rang de ville et se trouve plus au sud. Des deux, Ushuaïa reste de très loin la plus grande, et le vrai point le plus au sud du continent est ailleurs encore, au cap Froward.
Combien de temps faut-il pour visiter Ushuaïa ?
En escale de croisière, comptez une demi-journée pour la ville et ses musées, une journée entière si vous ajoutez le canal Beagle ou le parc national. Beaucoup de voyageurs regrettent d'avoir manqué de temps : mieux vaut choisir une ou deux visites et les savourer.
Peut-on aller au cap Horn depuis Ushuaïa ?
Oui, par la mer. Ushuaïa est l'un des deux ports d'embarquement des croisières qui franchissent le cap Horn, avec Punta Arenas, à une nuit de navigation.
Comment se rendre à Ushuaïa ?
Par avion, depuis Buenos Aires, El Calafate ou Córdoba, jusqu'à l'aéroport international Malvinas Argentinas, à quatre kilomètres du centre. Ou par bateau, dans le cadre d'une croisière en Patagonie.