Sur la Torre da Alfândega, trois mots en lettres géantes : Aqui nasceu Portugal. Ici est né le Portugal. Toute la ville tient dans cette phrase, et la phrase se recopie partout.
Elle est vraie. Mais pas de la façon qu'on croit, et pas aux endroits qu'on montre. L'église où le premier roi aurait été baptisé a été bâtie un siècle après sa naissance. Le palais des ducs que l'on visite a été rebâti entre 1937 et 1959. Et l'enseigne elle-même n'a rien de médiéval.
Rien de cela n'enlève à Guimarães. Au contraire : la ville devient beaucoup plus intéressante dès qu'on cesse de la lire comme un décor et qu'on la lit comme une construction.
C'est ainsi qu'on la découvre en escale, à une demi-journée de route de Porto, où s'achèvent les croisières sur le Douro. Voici l'histoire réelle de la ville, et le programme honnête d'une matinée.
Pourquoi le Portugal est né ici, et pas ailleurs
Le 24 juin 1128, la bataille de São Mamede se joue aux abords de Guimarães.

Ce n'est pas une bataille contre les Maures, ni un épisode de la Reconquête. C'est un conflit interne au comté portucalense. Afonso Henriques, appuyé par une partie de la noblesse du comté, y affronte sa propre mère, Teresa de Leão, et son allié galicien Fernão Peres de Trava.
Un fils contre sa mère, sur fond de rejet de la tutelle galicienne. La naissance d'une nation commence par une querelle de famille gagnée à quelques kilomètres d'ici.
Quinze ans pour devenir roi, cinquante pour être reconnu
La suite prend du temps. Les 4 et 5 octobre 1143, à Zamora, Afonso Henriques rencontre son cousin Alphonse VII de León sous la médiation du légat pontifical, le cardinal Guido de Vico. Les sources divergent sur l'enjeu réel de la rencontre : la chancellerie léonaise le nomme roi après cette rencontre, quand le représentant du pape ne l'appelle encore que dux portucalensis. Aucun texte d'accord ne nous est parvenu, et les deux seuls documents contemporains n'en mentionnent aucun.
Il faut attendre le 23 mai 1179 pour que Rome tranche. La bulle Manifestis Probatum du pape Alexandre III confirme à Afonso Henriques et à ses héritiers le royaume de Portugal, avec les honneurs et la dignité royale, et lui garantit les places conquises sur les Sarrasins. En échange d'un cens annuel de deux marcs d'or versé au Saint-Siège.
Le Portugal a mis un demi-siècle à devenir le Portugal.
Le château de Mumadona, ou la ville née d'un monastère
On le présente d'ordinaire comme un château du Xe siècle, et l'on passe à la suite. Les archives du monument sont plus précises, et bien plus intéressantes.

Vers 950, la comtesse Mumadona Dias fonde en contrebas un monastère double. Entre 950 et 957, c'est elle encore qui fait élever un château pour protéger le monastère et la population qui s'était fixée alentour. Un acte du 4 décembre 968, qui donne le château au monastère, en constitue la première mention connue.
Deux choses méritent qu'on s'y arrête. Ce château porte le vocable de S. Mamede, exactement celui de la bataille de 1128. Et surtout : la ville qui se dit berceau du Portugal ne naît pas d'un roi, mais de deux fondations voulues par une même femme : un monastère en contrebas, un château sur la hauteur.
L'église où le premier roi n'a probablement pas été baptisé
En montant vers le château, on passe devant la petite igreja de São Miguel do Castelo. On vous y montrera les fonts baptismaux d'Afonso Henriques.
Le problème est simple : l'édifice actuel a été bâti dans les trois premières décennies du XIIIe siècle. Le plus ancien document qui le mentionne date de 1216, et il a été consacré en 1239 par l'archevêque de Braga. Soit un bon siècle après la naissance du roi.
L'entité publique qui gère le monument est explicite sur l'origine de cette tradition : un courant historiographique nationaliste a perpétué la légende en vieillissant artificiellement le temple. Les fonts baptismaux, du reste, ont été emportés à Nossa Senhora da Oliveira en 1664 par le prieur D. Diogo Lobo da Silveira, puis rendus à São Miguel en septembre 1927, exactement pour le motif qui les avait fait partir.

La date de naissance non plus n'est pas établie
Elle reste discutée : les sources médiévales donnent 1106, 1109, 1110 ou 1111. L'usage courant retient 1109 ; l'étude la plus récente défend 1106 et juge 1110 la meilleure conciliation des textes. Le dossier n'est pas clos. Et le lieu ne l'est pas davantage : la tradition dit Guimarães, mais certains auteurs avancent Viseu, d'autres Coimbra.
Le site officiel du Paço dos Duques lui-même s'en tient à la prudence, avec ses « selon la tradition » et ses « on croit que ».
Voilà le vrai paradoxe de la ville : Guimarães ne peut pas prouver que son roi fondateur y est né. Sa légitimité ne tient pas à un état civil, elle tient à l'acte politique de 1128. C'est plus solide, et c'est plus beau.
L'UNESCO distingue une façon de bâtir, pas des rois
Le classement de 2001 tient sur trois critères. Un seul, le critère (ii), porte sur une façon de bâtir, et lui seul est sorti de Guimarães.
Le bien est inscrit au titre des critères (ii), (iii) et (iv). Le critère (ii) retient que les techniques de construction spécialisées développées à Guimarães au Moyen Âge ont été transmises aux colonies portugaises d'Afrique et du Nouveau Monde, dont elles sont devenues un trait distinctif.
Autrement dit : Guimarães a transmis des techniques de construction, et elles ont voyagé jusqu'aux colonies portugaises d'Afrique et du Nouveau Monde.
Lire une façade, rua de Santa Maria
Levez la tête. Le rez-de-chaussée est en granit appareillé, sombre, massif. Au-dessus, la matière change du tout au tout : une ossature de bois remplie de terre et de chaux, puis enduite et peinte. C'est la taipa de rodízio, l'un des deux systèmes traditionnels de la ville avec la taipa de fasquio. Une forme de colombage, à ne pas confondre avec du pisé.

Ce changement de matériau n'est pas décoratif, il est structurel. Le granit porte, le bois allège. Et parce qu'il allège, il autorise les étages à se pencher au-dessus de la rue.
D'où les casas de ressalto, ces maisons du XVIIe siècle dont le premier ou le deuxième niveau avance en surplomb, poutres et solives entièrement visibles, en se désalignant des maisons voisines. Sur les places, la même technique donne les casas alpendradas, dont le rez-de-chaussée ouvert en portique servait de marché les jours de pluie.
L'encorbellement existe ailleurs, à Troyes ou à Rouen. Ici, il repose sur du granit, et la même technique a suivi les Portugais jusqu'en Afrique et au Nouveau Monde, où l'UNESCO la dit devenue un trait distinctif.
Le classement a doublé de surface en 2023
Le 19 septembre 2023, à Riyad, le Comité du patrimoine mondial a étendu le bien. Il s'appelle désormais Centre historique de Guimarães et zone du Couros, Centro Histórico de Guimarães e Zona de Couros en portugais, et passe de 19,45 à 38,2 hectares.
Entrent dans le périmètre la zone des anciennes tanneries du rio de Couros, ses cuves de tannage et ses séchoirs de bois. Un quartier ouvrier, à côté d'un quartier de rois.
Le palais des ducs de Bragance, un décor du XXe siècle
Le Paço dos Duques a été commandé par D. Afonso, alors 8e comte de Barcelos et fils illégitime du roi Jean Ier, qui ne deviendra premier duc de Bragance qu'en 1442. Sa construction commence vers 1420. Le chantier est encore ouvert en 1442 et s'arrête à la mort du duc, en 1461 : la date de 1433 ne borne que la première campagne.
Résidence ducale au XVe siècle, il est peu à peu délaissé, la cour des Bragance partant pour Vila Viçosa. Les franciscains capuchos obtiennent du roi D. Afonso VI l'autorisation de prélever la pierre du palais, des murailles et du château pour bâtir leur couvent. En 1666, le peuple et la noblesse de Guimarães se présentent en séance de la Câmara pour protester. Au XIXe siècle, à l'époque des invasions françaises, il devient caserne militaire.
Le palais que vous visitez aujourd'hui date d'ailleurs. Entre 1937 et 1959, en plein Estado Novo, il est reconstruit d'après un projet de l'architecte Rogério de Azevedo, qui en eut d'abord la charge.
Il est inauguré en juin 1959, puis devient la résidence officielle du Président de la République dans le nord du pays. Il l'est resté, tout en demeurant ouvert à la visite.
On lit partout « restauré ». Le mot est faible pour un chantier de vingt-deux ans mené par un régime qui avait grand besoin d'un berceau national visitable.

« Aqui nasceu Portugal » : l'histoire d'une formule
Reste l'enseigne, la photo que tout le monde rapporte.
La formule n'est pas médiévale. Elle naît d'une conférence d'Agostinho de Campos à la Sociedade Martins Sarmento, le 28 novembre 1927, intitulée As pedras falam. Portugal visto de Guimarães, les pierres parlent, le Portugal vu de Guimarães. Un titre de conférencier devenu devise nationale.
Sur la tour, une délibération de la mairie et la presse locale l'attestent dès les fêtes de l'été 1970. Elle y remplace la salutation qu'on y dressait pour les Festas Gualterianas, Guimarães saúda-vos, Guimarães vous salue. Les premières lettres étaient de planches et d'ampoules ; le lettrage gothique en acrylique est venu plus tard.
Une ville qui remplace « bienvenue » par « ici est né le Portugal » ne ment pas. Elle se choisit un visage. C'est la troisième strate, après l'acte de 1128 et le décor des années 1950.

L'escale en pratique : une demi-journée, et ses limites
Guimarães est à une cinquantaine de kilomètres de Porto, une quarantaine de minutes par l'autoroute. La ville se visite donc très bien en excursion depuis le port, généralement couplée à Braga, sa voisine archiépiscopale, à une vingtaine de minutes de route.

Le centre historique est compact et se parcourt à pied. C'est une chance : toute cette histoire tient dans un mouchoir de poche, du château au largo do Toural.

Deux points à connaître avant de partir
Le Paço dos Duques est fermé les 1er janvier, dimanche de Pâques, 1er mai, 24 juin (fête municipale) et 25 décembre. Comme tout monument en activité, il connaît des campagnes de restauration qui ferment ponctuellement certaines salles : le site officiel du Paço publie les fermetures et réouvertures de salles.
Quant au terrain, il demande un peu d'attention : des rues pavées, en pente douce depuis la colline du château. Des chaussures confortables changent la journée. Rien de sportif, mais on marche.
Découvrir Guimarães avec Voyages d'exception
Sur huit départs de 2018 à 2025, l'excursion terrestre vers Guimarães, le plus souvent couplée à Braga, a recueilli 187 évaluations de voyageurs, pour une note moyenne de 4,26 sur 5.
C'est une note honorable pour une excursion de dernier jour, moment où la fatigue se fait sentir et où l'exigence, curieusement, ne baisse pas. Un voyageur d'octobre 2023 le résume ainsi : « La visite de Guimaraes était parfaite, et le repas de midi aussi. »

La ville se découvre par le fleuve
Une navigation sur le Douro ne ressemble pas aux autres croisières fluviales du continent. Le fleuve y est encaissé, les vignobles montent en terrasses jusqu'aux crêtes, et l'APDL, qui gère la voie navigable, décrit celle du Carrapatelo comme l'une des plus grandes écluses du monde, pour un dénivelé de 35 mètres.
Guimarães et Braga s'ajoutent à ce parcours par la terre, au départ de Porto, dans le cadre du Forfait Découverte. À bord du MS Amalia Rodrigues, certaines de nos navigations sont accompagnées de musiciens qui jouent le soir, comme la violoniste Sophie Lemonnier-Wallez ou la mezzo-soprano Maria Mirante.
Retrouver le soir, en musique, le pays parcouru le jour n'est pas un supplément d'agrément : c'est une autre façon de comprendre un pays.
Questions fréquentes
Combien de temps faut-il pour visiter Guimarães ?
Une demi-journée suffit pour le centre historique classé, qui est compact et se parcourt à pied. Comptez une journée entière si vous souhaitez y ajouter la montée au sanctuaire de la Penha ou la visite du Musée Alberto Sampaio. Les croisiéristes au départ de Porto la découvrent en excursion depuis le port, couplée à Braga.
Guimarães vaut-elle le détour depuis Porto ?
Oui, et pour une raison précise : son centre historique est inscrit au patrimoine mondial sur trois critères, dont l'un tient à une technique de construction, le colombage sur socle de granit, que l'UNESCO retient parce qu'elle a été transmise aux anciennes colonies portugaises. À une cinquantaine de kilomètres de Porto, soit une quarantaine de minutes de route, l'aller-retour ne coûte pas une journée.
Guimarães est-elle vraiment le lieu de naissance du Portugal ?
Politiquement, oui : la bataille de São Mamede, qui ouvre la voie à l'indépendance, s'est jouée à ses portes le 24 juin 1128. Biographiquement, c'est moins sûr. La date de naissance d'Afonso Henriques est discutée entre 1106, 1109 et 1111, et son lieu de naissance l'est tout autant, entre Guimarães, Viseu et Coimbra. La ville tient sa légitimité de l'événement, pas de l'état civil.
La visite est-elle fatigante ?
Le centre historique se parcourt à pied sur des rues pavées, en pente douce depuis la colline du château. Les distances sont courtes et le parcours se fait sans difficulté particulière à un rythme tranquille. Des chaussures confortables sont recommandées. Lors de nos excursions, un guide francophone accompagne le groupe à chaque escale.